ENFANTS TALIBÉS : Esclaves de la religion ou des religieux ?

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Souvent âgés de 6 à 18 ans, les enfants talibés encore appelés enfants mendiants pullulent dans les rues des villes du Bénin surtout de la partie septentrionale. On les rencontre un peu partout au niveau des feux tricolores, restaurants, gargotes et même les pharmacies où ils quémandent de l’argent aux passants pour remplir les caisses de leurs maîtres coraniques. Le plus souvent sans aucune protection, ces enfants vulnérables sont exposés à l’insécurité et aux intempéries au nom d’une mauvaise interprétation de la religion musulmane. Bien que conscientes de la situation, les autorités sont limitées dans leurs actions, toute chose qui ne facilite pas l’éradication de la pratique qui prive l’enfant de son épanouissement. 

Samira ZAKARI

Il sonnait 17h 5mn le vendredi 17 juin 2022 quand Boubé, un jeune garçon de 10 ans environ, au teint clair terni visiblement par la saleté et sa bande d’amis font leur apparition dans la cour de la vendeuse de wassa-wassa au quartier Amawignon de Parakou. Tous munis de petits plastiques portés en bandoulière, ils font la ronde au niveau de l’espace réservé pour la vaisselle, histoire de donner à moudre à leur molaire avant de s’installer à l’entrée du domicile de la vendeuse pour récolter les quelques pièces d’argents que leur lanceront les passants par pitié. À en croire la vendeuse Sika M., toutes les tentatives pour renvoyer ces enfants de son lieu de vente ont été vaines. « Ils s’installent là où ils trouvent à manger et quelques pièces d’argents », a-t-elle laissé entendre toute peinée.

Selon le jeune mendiant Boubé de nationalité nigérienne placé auprès d’un maître coranique par ses parents, les sous récoltés au cours de la journée sont versés au maître coranique. Selon ses dires, ce maitre a 8 enfants à encadrer et chaque apprenant à un quota de 800F cfa au moins à ramener à la maison pour ne pas subir la colère de celui-ci.

La mendicité, une prescription islamique ?

Selon les explications reçues par le jeune Boubé auprès de son père spirituel, la mendicité est une pratique qui forme l’enfant à mieux faire face aux difficultés de la vie. En se séparant de leurs parents pour une autre destination où ils sont obligés de mendier pour nourrir leurs maîtres, ces enfants font face à plusieurs difficultés sur leur parcours. Ce qui les forme dit-il, à la vie future.

Cependant, contrairement aux arguments avancés pour justifier le phénomène et en se basant sur les saintes écritures coraniques, la mendicité n’est en aucun cas une recommandation de la religion musulmane. Selon les propos du prophète Mohammed Saw transcrits sur le site new.abidjan.net, « jamais une personne ne peut manger une chose meilleure que ce qu’elle a acquis grâce au labeur de ses mains […] Le fait que l’un de vous prenne une corde puis va à la montagne pour apporter un fagot de bois sur son dos et le vendre afin qu’Allah lui épargne l’humiliation de la mendicité est meilleur pour lui que tendre sa main aux gens, qu’ils lui donnent ou refusent de lui donner […] Celui qui tient jalousement à sa dignité, Allah la lui préserve et celui qui se passe de l’aide des autres, Allah exalté soit-il le met au-dessus du besoin… ». Plus loin, le prophète de l’islam précise que « celui qui tend la main sans être dans le besoin est comme celui qui empoigne des braises […] Nul n’aura de cesse de tendre la main jusqu’à ce qu’il comparaisse devant Allah le jour de la résurrection sans la moindre chair au visage… ». D’où l’interdiction de la mendicité par les premiers compagnons et khalifes de l’islam.

Néanmoins, des exceptions sont faites dans trois cas de figure. Les sachants de la religion parlent en premier lieu d’une personne qui est en charge de payer une rançon pour mettre fin à une querelle et qui n’a autre moyen que de demander de l’aide. Mais elle ne prend que la somme exacte exigée. Mais, tout surplus, le cas échéant, devient une somme illicite. En deuxième lieu, il s’agit d’une personne qui a été frappée d’une calamité et ayant perdu tous ses biens sans avoir une autre source d’aide financière. Mais elle ne demande que le peu qui lui permettra de faire face aux besoins immédiats et imminents. En dernier lieu, une personne vivant dans la disette totale et qui n’a pas le minimum pour vivre. Il lui faudra trois témoins intègres avant d’avoir l’autorisation de solliciter une aide financière, s’il n’en existait aucune autre source possible. Et elle ne devra demander que le strict nécessaire.

Mais malheureusement, ces principes clairement précisés sont bafoués par certains pratiquants de la religion qui n’hésitent pas s’enrichir sur le dos des âmes innocentes au nom d’une mauvaise interprétation de la religion islamique. Toute chose considérée comme une exploitation des enfants sur le plan pénal.

La mendicité des enfants, une forme d’exploitation déguisée

La mendicité des enfants est une forme d’exploitation de l’enfant en République du Bénin puisque les enfants qui la pratiquent, exécutent pour la plupart l’ordre des parents ou d’un aîné. Pour les plus courageux qui arrivent à se défaire des mains de leurs maîtres, ils sont livrés à eux-mêmes et deviennent pour la plupart des cas sociaux. C’est d’ailleurs ce que confie Drissa, un jeune mendiant errant dans les rues du quartier Zongo de Parakou. « Je marchais d’habitude avec un ami du nom de Magazi qui était un peu âgé. Un jour, il a été ligoté par le maître parce qu’il n’avait rien ramené à la maison. Il s’est enfuit et n’ayant nul part où vivre, il est devenu un enfant de rue et squattait les bâtiments inachevés avec quelques jeunes du quartier. Aujourd’hui, il fréquente un gang qui fait des bêtises dans la ville », a-t-il témoigné en se remémorant les bons moments passés avec son vieil ami. Par ailleurs, si sur le plan religieux, la mendicité des enfants est interdite, elle constitue également une violation des droits de l’enfant sur le plan pénal.

Ce que dit la loi

Les personnes qui soumettent les enfants à cette forme d’exploitation sont passibles d’une peine. Le code de l’enfant en son article 338 dispose, « quiconque incite ou contraint un enfant à la mendicité est puni de six mois à deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 100 000 à 250 000 Fcfa ».

Les autorités pour des actions à fort impact 

En dehors des quelques Organisation Non Gouvernementale (Ong) et institutions intervenant dans les villes du Bénin qui essayent d’apporter leur soutien, les actions des autorités politico-administratives sont peu visibles jusque-là sur le terrain en ce qui concerne la lutte contre la mendicité des enfants. Selon le point focal éducation de la mairie de Parakou, la municipalité de la ville accompagne les Organisations Non Gouvernementales (Ong) et structures intervenant dans la protection des enfants, dans leur combat, en leur apportant un soutien logistique pour différents évènements. « La mairie accompagne les Osc qui interviennent dans le domaine. Appui logistique (mise à disposition de la salle des fêtes de la mairie pour des ateliers) et institutionnels (présence des autorités). Elle n’a pas encore eu une activité proprement dite à l’endroit de cette cible », a-t-il confié. Pourtant, face à la fuite de responsabilité de certains parents quant à l’éducation de leur progéniture, l’État représenté par les autorités communales et municipales, a la responsabilité d’assurer la protection de ces âmes sans défense qui sans suivi deviennent des cas sociaux.

Néanmoins, lors du conseil des ministres du mercredi 6 avril 2022, le gouvernement a annoncé la construction très bientôt à Kpomassè, d’un centre de transit pour l’accueil des personnes en situation de mendicité. Une action du gouvernement qui est à saluer quant on sait comment ces mendiants surtout les enfants inondent les villes. Les mairies sont invitées à accompagner cette volonté de l’État central en posant des actions concrètes, au-delà du simple soutien aux Ong.

 

 

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