Longtemps reléguée au second plan dans les débats publics, la santé mentale occupe aujourd'hui une place croissante dans les réflexions liées au développement humain, à la cohésion sociale et à la qualité de vie des populations. Au Bénin comme ailleurs, les professionnels de santé, les travailleurs sociaux et les institutions sont confrontés à des défis multiples : troubles psychiques, traumatismes, violences, ruptures familiales, précarités sociales ou encore situations d'exclusion.
Face à la complexité de ces réalités, une question émerge progressivement dans plusieurs pays : les approches artistiques peuvent-elles contribuer, aux côtés des dispositifs classiques, à renforcer l'accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité ?
UNE SANTÉ MENTALE QUI DÉPASSE LA QUESTION DU SOIN
La santé mentale va au-delà de l'absence de maladie. Elle englobe également la capacité à entretenir des relations sociales, à gérer les difficultés de l'existence, à exprimer ses émotions, à maintenir une estime de soi satisfaisante et à participer pleinement à la vie collective.
Cette dimension globale conduit de nombreux spécialistes à considérer que les réponses apportées doivent elles aussi être plurielles. Les soins médicaux, les accompagnements psychologiques et les interventions sociales constituent des piliers essentiels.
Toutefois, plusieurs recherches internationales s'intéressent également à la manière dont certaines pratiques artistiques peuvent soutenir ces démarches en favorisant l'expression, la participation et la reconstruction de soi.
L'ART COMME ESPACE D'EXPRESSION ET DE PARTICIPATION
Musique, théâtre, danse, écriture, arts plastiques, … ou médiations culturelles sont aujourd'hui mobilisés dans différents contextes à travers le monde. Ces pratiques offrent souvent des espaces où les personnes peuvent exprimer des émotions difficiles à verbaliser autrement, renouer avec leurs capacités créatives ou retrouver une place active au sein d'un groupe.
Les professionnels soulignent que ces démarches ne poursuivent pas uniquement des objectifs artistiques. Sans être forcément dans une démarche soignante, thérapeutique, elles permettent également de travailler sur la confiance en soi, la valorisation personnelle, les interactions sociales et le sentiment d'appartenance.
Dans certains contextes, elles participent à recréer des dynamiques collectives là où l'isolement ou la stigmatisation ont fragilisé les liens humains. Parallèlement à ces approches, l'art-thérapie constitue un champ spécifique qui connaît également un développement progressif dans plusieurs pays, y compris en Afrique. Le Bénin expérimente aussi cette piste d'accompagnement. Cette discipline utilise la création artistique dans un cadre professionnel structuré afin de soutenir l'expression, le mieux-être et l'accompagnement de personnes confrontées à diverses difficultés psychologiques, sociales ou émotionnelles. Si les interventions artistiques comme CARIT’ART, menées dans certains projets communautaires ne relèvent pas nécessairement de l'art-thérapie, les deux démarches partagent un intérêt commun pour les capacités de création, d'expression et de participation des individus.
DES EXPÉRIENCES QUI SE DÉVELOPPENT AU BÉNIN
Au Bénin, plusieurs initiatives expérimentent déjà ces approches auprès de différents publics. L'association IGBALA figure parmi les structures engagées dans cette dynamique à travers le projet CARIT'ART. Coordonné par son président Alfred FADONOUGBO alias Freddy LC2, le programme intervient depuis bientôt dix ans dans des établissements pénitentiaires, des centres sociaux d'accueil et des structures de santé mentale. Ce projet bénéficie également de l’appui de plusieurs partenaires institutionnels, notamment l’Agence Française de Développement et l’Institut Français, à travers le programme Accès Culture, qui accompagne des initiatives favorisant l’accès à la culture dans des contextes sociaux et sanitaires spécifiques.
Les activités proposées mobilisent diverses formes d'expression artistique : théâtre organique, danse, musique, panégyriques, marionnettes, projections-débats ou encore créations collectives associant directement les bénéficiaires. Ces expériences, sans être forcément dans une démarche thérapeutique, reposent sur une collaboration entre artistes, psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés et autres professionnels de l'accompagnement. L'objectif poursuivi consiste à créer des espaces favorisant la participation, l'expression et le renforcement du bien-être psychosocial des personnes concernées.
UNE COMPLÉMENTARITÉ À PENSER
Le questionnement qui taraude aujourd'hui les esprits concerne davantage la possibilité d'une complémentarité entre différents modes d'accompagnement. Comment les interventions artistiques peuvent-elles s'articuler avec les dispositifs de santé mentale déjà en place ? Quels effets produisent-elles réellement sur les bénéficiaires ? Quels cadres méthodologiques permettent de les évaluer ? Comment renforcer la collaboration entre artistes et professionnels du soin ?
Ces interrogations alimentent aujourd'hui les réflexions de nombreux acteurs de terrain. Elles rejoignent également les préoccupations croissantes liées à la prévention, à la résilience psychologique et à l'amélioration de la qualité de vie des personnes confrontées à des situations difficiles.
VERS UNE RÉFLEXION NATIONALE PLUS LARGE
L'intérêt grandissant pour ces questions contribue à ouvrir un débat plus large sur les approches innovantes en matière de santé mentale et d'accompagnement psychosocial. Dans cette perspective, l'association IGBALA prévoit l'organisation, le 30 juin 2026, d'un atelier national de réflexion consacré à la place des interventions artistiques dans la prise en charge des publics sensibles au Bénin.
La rencontre réunira les acteurs des sphères de décision politico-administratives, des acteurs issus des secteurs de la santé, de la culture, de la justice, des affaires sociales, de la recherche universitaire ainsi que plusieurs partenaires institutionnels.
L'ambition est de favoriser une réflexion collective sur les acquis des expériences déjà menées, sur les conditions de leur évaluation et sur les possibilités d'une meilleure articulation entre interventions artistiques et dispositifs classiques d'accompagnement.
Au moment où la santé mentale s'impose progressivement comme un enjeu majeur de développement, la réflexion mérite sans doute d'être approfondie. Car au-delà des outils mobilisés, une même préoccupation traverse l'ensemble des acteurs concernés : créer les conditions permettant à chacun de retrouver une place, une parole et une capacité d'agir dans sa propre trajectoire de vie.
Falilou RADJI




