MARIAGE FORCÉ ET PRÉCOCE AU BÉNIN : Des jeunes filles contraintes d’épouser leurs grands-pères dans la Donga

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Malgré le combat du gouvernement béninois, des Organisations Non Gouvernementales (Ong) et des acteurs de la société civile, le phénomène du mariage forcé et précoce continue d’avoir droit de cité au Bénin. Dans le département de la Donga au Nord Bénin, des jeunes filles sont contraintes d’épouser des hommes ayant l’âge de leurs grands-pères. La pratique est palpable dans plusieurs communes et compromet l’avenir de ces adolescentes qui voient tout un rêve se briser. Les statistiques font froid dans le dos et interpellent les autorités pour plus d’actions. 

Samira ZAKARI

Wahida, jeune apprentie dans l’une des communes du département de la Donga ne s’est jamais imaginée dans un mariage forcé jusqu’à ce qu’elle se retrouve un soir dans la chambre d’un homme, son mari, dont elle n’avait jamais connu l’existence. « Un soir, ma tante m’a envoyé d’aller lui acheter du gâteau. En cours de route, un gars m’a arrêté il parlait avec moi quand deux autres sont sortis de la brousse et m’ont pris de force », a-t-elle confié aux confrères de la radio Solidarité Fm de Djougou. Cette jeune fille qui voit ainsi son rêve de devenir une grande patronne couturière se briser, n’est pas un cas totalement isolé dans ce département du Nord Bénin. Aïcha avait un avenir brillant à l’école quand elle a été déscolarisée puis donnée en mariage à son maitre coranique qui avait l’âge de son père.

Mariage forcé et précoce : La Donga mauvais élève ?

Les statistiques de ces dernières années en matière de mariage forcé et précoce dans la Donga ne sont pas reluisantes. Selon Alassane Sabi Karim, chef du service promotion du genre, de la famille et de l’enfant du département de la Donga, « en 2020, nous avons enregistré un total de 91 cas en ce qui concerne les questions d’enlèvement et de mariage forcé au niveau des quatre communes du département de la Donga. La commune de Bassila est en tête avec 59 cas, suivi de Djougou avec 25 cas, Ouaké 5 cas et la commune de Copargo ferme la marche avec 2 cas ». Et de poursuivre, « concernant l’année 2021, nous avons enregistré au total 78 cas avec 48 cas dans la commune de Bassila, 11 dans la commune de Djougou, et les deux autres communes viennent avec 9 cas chacun ». Ces statistiques concernent uniquement les cas dont les autorités départementales et communales ont connaissance.

Quand les pesanteurs sociales pèsent sur l’épanouissement de la jeune fille 

Département dont les populations sont en majorité musulmanes, la religion et précisément la mauvaise interprétation des textes coraniques est un facteur qui influe le développement du fléau. Pour nombre de parents approuvant le mariage précoce, l’islam recommande que la fille aille en mariage dès l’apparition de ses premières menstruations. Des allégations totalement réfutées par l’imam central de Guènè à Malanville Issa Arouna. L’homme de Dieu qui s’est confié aux confrères du quotidien Matin Libre a fait savoir qu’aucun verset coranique ne recommande le mariage précoce et forcé.

Houdou Ali, président d’une fondation islamique de charité et ancien préfet du département de l’Alibori renchérit que s’il n’y a aucune loi qui recommande le mariage de la jeune fille à l’âge de la puberté, il ne devait avoir aucun âge indiqué pour le mariage. À l’influence de la religion s’ajoute la pauvreté de nombre de familles qui utilisent leurs filles comme arme pour sortir de leur situation de précarité.

C’est ce que confirme Anita Aissi, technicienne supérieure de l’action sociale en ces termes, « il y a d’une part, une responsabilité qu’on peut imputer aux parents. C’est eux mêmes qui envoient les filles en mariage. Il y en a qui contractent des dettes et qui sont obligés d’envoyer les filles contre ces dettes. Il y a d’autres, ils vont faire des usures pour pouvoir faire face à des dépenses de santé et ils envoient ainsi l’enfant en mariage ».

Un père de famille à Djougou, la cinquantaine, a confié sous anonymat avoir obligé sa fille en classe de 3ème en 2019 à devenir la 3e épouse d’un riche commerçant de la ville pour éponger une dette de 400 000 Fcfa qu’il a contracté auprès de ce dernier.

Elles traînent des séquelles physiques et psychologiques

En envoyant une mineure en mariage, c’est tout un rêve d’enfant qui est brisé et un avenir hypothéqué. Absorbées par un mariage auquel elles ne consentent pas, ces jeunes filles sont pour la plupart victimes de violences conjugales avec des séquelles physiques, des maladies sexuellement transmissibles. Elles traînent au quotidien le stress et la peur qui impactent leur psychologie. Rachida Y, la fille envoyée en mariage par son père contre une dette de 400 000 Fcfa dit être souvent violentée verbalement par son époux qui, à la moindre erreur lui rappelle qu’elle a été vendue par son père. Pourtant, la lutte contre le mariage précoce et forcé est encadré au Bénin par plusieurs instruments juridiques nationaux et internationaux. L’on peut citer entre autres, la convention internationale des Nations-Unies du 20 novembre 1989 relative aux droits de l’enfant, la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants, le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels qui précise en son article 10 que le mariage doit être librement consenti par les futurs époux, la loi 2002-07 du 24 août 2004 portant code des personnes et de la famille qui interdit le mariage précoce et forcé ; la loi 2015-08 du 23 janvier 2015 portant code de l’enfant qui en son article 181 dispose que « les pratiques conduisant au mariage précoce ou forcé des enfants telles que les mesures coercitives, la pression psychologique, le chantage affectif et la pression sociale et familiale intense, sont interdites ».

Mais souvent par ignorance, ces textes sont piétinés chaque jour par les populations à travers les mauvais traitements infligés aux enfants. D’où la nécessité d’intensifier les sensibilisations au sein des communautés surtout des confessions religieuses pour réduire considérablement la tendance des mariages forcés et précoces. Toute chose qui permettra à la jeune fille de grandir et de s’épanouir.

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