RITUEL D’IMMOLATION DE CABRIS PAR LES NAGOT CHEZ LES BAATOMBU : Nécessité de recadrer cette tradition, selon Victor Dangnon

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À Nikki, les cabris des Baatombu font les frais de la plaisanterie à parenté avec les Nagot. Depuis l’annonce de la mort de l’empereur Chabi Na Yina lll, les Nagot s’en prennent aux animaux domestiques des Baatombu au nom de la tradition. Cet acte est légitime selon le sociologue Victor Dangnon. Cependant, il doit être recadré pense-t-il. Voici l’intégralité de sa réflexion sur la question.

Samira ZAKARI

 

Rituel de cabris immolés (Baatonu / Nagot) : une nécessité de recadrage.
Le roi est mort, vive le roi! dit-on ailleurs. « Le roi ne meurt pas, c’est l’enfant qui perd son géniteur », enseigne une sagesse baatonu.

Je mesure ici la délicatesse d’un fait de société que partagent des communautés qui l’ont vécu depuis des décennies et qui le vivent toujours, dans la ferveur continue. En portant ce sujet sous l’arbre à palabre, je n’ignore pas m’exposer volontiers aux commentaires à la fois plaisants ou non pour moi. Ce qui m’importe, c’est de susciter la réflexion publique qui incitera à des prises de responsabilités dans les sphères traditionnelles des deux communautés qui se sont anciennement scellé des normes d’alliance et de bon voisinage. Ce sera tout de même ma contribution à la réflexion et au toilettage d’un legs social à sauvegarder dans ses normes et sa dignité. Il faudra absolument saluer le génie ancestral, en essayant de restituer les tenants et aboutissants des pratiques qui unissent, qui renforcent le ciment social. Respecter ce que recommandent nos us et coutumes, c’est extirper les actes marginaux qui semblent prendre une ampleur qui invalide les faits d’une coutume tant souhaitée. Les actes d’immolation de cabris entre Nagot et Baatombu sont autant indispensables que l’observance des normes édictées à propos.  » Le tem nonruraru » est un principe sacré chez les Baatombu et les Kaobu ou Kaabu, sous-entendant plusieurs fonctions sociales, tout comme la plaisanterie (parenté à), entre ces deux groupes sociaux. L’une des fonctions les plus importantes est la familiarité existante entre les deux groupes. Il se résulte une atmosphère tacite de détente intergroupe, de règlement facile de conflits sociaux, etc. La parenté à plaisanterie est l’effet de transmission de valeurs à des générations successives, aussi bien chez les Baatombu que chez les Nagot. Du fait de la séduction que la pratique engendre, d’autres groupes voisins des deux initialement concernés s »impliquent de plus en plus dans le jeu d’ambiance de familiarité.

S’il convient de parler de pacte entre Baatombu et Nagot, celui-ci plonge ses racines dans des périodes indéchiffrables. Hérité des ascendants qui l’ont aussi hérité des leurs, il se vit et se lègue, sur le tas, aux descendants. Et le cycle de transmission traverse ainsi des siècles. On blague et on se soumet aux exigences de la tradition : tuer des cabris lors de cérémonie de notable Nagot ou Baatonu, selon le cas, ne vous expose à aucun litige de réplique. C’est un droit coutumier, un renfort de liens à conserver. Toutefois, il y a nécessité que cette pratique d’immolation de cabris connaisse un débridement, une relecture, de crainte qu’elle se noie dans la marre de l’ignorance et du désordre.
Depuis quelques temps, en effet, la jouissance de ce droit a commencé par connaître dysfonctionnements, suite à d’énormes ratés, tels que les massacres systématiques de caprins, à l’occasion de décès de roi dans l’un des deux camps. Il convient d’insister que c’est lorsqu’il s’agit d’un roi (décédé) ou, statutairement apparenté, que le rituel s’opère. Ce rituel, dans les normes, est loin d’être une véritable boucherie telle que cela se vit aujourd’hui. Dans l’exercice de cette parenté à plaisanterie, la pratique multiséculaire se trouve, malheureusement, de plus en plus galvaudée. À l’origine, elle se basait sur des fondamentaux sacrés, nobles et précis. Il ne s’agit pas d’une chasse à la battue de cabris. De la nécessité que revêt la pratique, la partie endeuillée peut réclamer de l’autre partie ce rituel sans lequel il manque de substance importante à l’événement. L’animal est ainsi immolé par le chef de la délégation, verse le sang sur la sépulture du Souverain décédé. L’acte sera suivi de bons vœux partagés, afin que le disparu tombe dans les bonnes grâces de ses ascendants. Soulignons bien que le cérémonial peut s’observer également lors d’autres événements traditionnels marquants, en dehors des cas de décès, selon les cas. C’est aussi l’émission de vœux pour le maintien des bons liens multiséculaires entre Nagot et Baatombu. Le sang une fois versé, la viande de l’animal est gérée par la partie entrante, dans une ambiance de blagues.
L’acte est unique pour un événement. Le nombre de bêtes nécessaire m’est inconnu pour le rituel.

Inversement aujourd’hui, cette belle pratique est de plus en plus entrée dans une véritable sphère de salissures culturelles et de profanation. Parfois, par camionnettes entières, des groupent opèrent des razzias systématiques d’animaux. Dans cette randonnée, on s’attribue fièrement le droit d’assouvir son besoin en protéines, sans aucune forme de spiritualité. Le village ou les quartiers sont investis à l’effet, croit-on, de sacrifier à la tradition. Cette manœuvre peu conforme aux usages et principes basiques se fait, parfois, en complicité avec les autochtones, aussi assoiffés de désir de protéines animales.
À voir de près, le rituel d’immolation de cabris prend les allures d’un sacrilège, inconscient ou délibéré, dont les auteurs ignorent les graves conséquences : corollaires graves de la défiguration sociale d’un pacte ancestrale, participation à la dégradation d’un acquis culturel, etc. Le refus d’obtempérer aux règles traditionnelles édictées est la résultante des phénomènes d’abus et de déviances; et il ne manque pas d’exemples à cela. La fréquence de ces résistances interpelle les garants de la tradition et, aux fins de restituer l’histoire et restaurer les faits dans leur authenticité. Il s’avère donc impérieux que des voies s’élèvent pour les restitutions des valeurs sociétales qui fondent le ciment social, malheureusement en souffrance aujourd’hui. Sauver ce qui peut encore l’être, pour sauvegarder les fondamentaux. Il y a aujourd’hui des opportunités dont les associations locales. Celles-ci peuvent, dans leur organisation et fonctionnement, collaborer aux fins de restitution et de restauration du pacte ancestral. En passant de la sacralité aux actes profanes, il n’est pas évident que les ancêtres Nagot ou Baatombu prêtent une attention bienveillante à ce que nous prenons pour l’accomplissement de la continuité de l’héritage.

Samira ZAKARI

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