PARAKOU : Ces femmes qui exercent des métiers dits d’hommes

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Mécanicienne, frigoriste, tôlière ou encore coiffeuse. À Parakou, principale ville du nord du Bénin, des femmes ont choisi d’exercer ces professions dites masculines. Si pour les unes, ce choix de ces métiers est une question de passion, les autres par contre y sont venues pour prouver qu’aucun secteur n’est l’apanage des hommes. À la clé, épanouissement, contraintes et lourds sacrifices.

Samira Zakari

Parakou. Vendredi 16 septembre 2022. Il sonne 18 heures. C’est la tombée de la nuit. Mais l’atelier d’Étienne Nonhouégnon, situé au quartier Wansirou dans le troisième arrondissement de la ville grouille encore de monde. Des clients venus, les uns pour la tôlerie de leurs véhicules et les autres pour la peinture. Une dizaine d’apprentis s’affairent autour du patron assis sur un tabouret ponçant les pièces d’une voiture. Dans ce groupe d’apprentis à première vue, parmi la masse d’hommes, une silhouette féminine passe inaperçue. C’est celle de Christelle Wannou. La vingtaine, svelte avec un teint clair luisant, elle a rejoint l’atelier d’Etienne il y a bientôt un an. Ici, elle est la seule femme apprenant ce métier toujours considéré au Bénin comme celui des hommes.

À quelques minutes de là, au quartier Ladjifarani, Fousséna Séfandé tient l’une des boutiques du centre Guy Riobé où elle exerce le métier de frigoriste depuis plus de vingt années. À Parakou, Christelle et Fousséna ne sont pas des cas totalement isolés de femmes ayant décidé d’apprendre et d’exercer des métiers d’artisans considérés comme ceux des hommes.

Un constat qui n’échappe pas au regard de Sotima Saï Tchamtipo, sociologue et enseignant à l’Université de Parakou (UP). « C’est vrai que de plus en plus, des femmes s’intéressent aux métiers dits d’hommes. C’est une très bonne chose que les femmes, qui autrefois n’avaient même pas le droit de travailler, s’affirment et osent investir des secteurs d’hommes », fait-il constater.

Les femmes exerçant des métiers dits d’hommes dans la Cité des Kobourou se sont d’ailleurs mises en association il y a quatre ans déjà. Leur objectif, selon la présidente Parfaite Adagbé épouse Ahanhanzo Glèlè, est de défendre les intérêts de ces femmes dans leurs métiers et d’inciter d’autres à leur emboiter les pas. Selon ses chiffres, seize femmes exerçant des métiers dits d’hommes ont été recensées dans la ville, en dehors de celles encore en apprentissage.


Rafatou Yarado coiffant un client

Un métier, une motivation
Rafatou Yarado fait la coiffure pour homme depuis trois ans. Rencontrée dans son atelier à Parakou, et entourée d’apprentis en majorité de femmes, elle pense qu’« Il n’y a aucun métier fait pour homme. Ce que l’homme peut faire, la femme aussi le peut ». Un avis partagé par Fousséna Séfandé qui dit avoir choisi le métier de frigoriste pour faire la différence avec les autres femmes mais aussi par passion. « J’ai voulu me démarquer des autres. C’est pour cela j’ai choisi le métier de frigoriste. J’ai quitté Djougou en 1993 pour Parakou où j’ai appris ce métier auprès d’un patron », justifie-t-elle. Ses propos sont soutenus par la présidente de l’association. « Avant quand une fille allait en apprentissage, c’est pour choisir un métier de la série C. Alors moi j’ai voulu faire autre chose, une profession masculine voilà pourquoi j’ai choisi la tôlerie-peinture », renchérit Parfaite Adagbè épouse Ahanhanzo Glèlè.

Lisette K. confie que son physique de ‘’garçon manqué’’ est un élément qui l’a motivée à apprendre un ‘’métier d’homme’’, notamment la tôlerie. Elle poursuit, « Ma patronne a été aussi ma source de motivation. J’étais encore au collège quand j’ai suivi une émission qui parlait d’elle à l’Ortb. Dès cet instant, j’ai pris la décision de faire comme elle, ce qui m’a conduite ici après mon Bepc ».
Le sociologue Victor Dangnon s’est prononcé sur le sujet dans un article publié par le quotidien Fraternité et il estime que cette pratique « Laisse percevoir la réalité d’une mutation qui s’opère dans l’organisation traditionnelle des sociétés. Les fondements sont à la fois d’ordre social et économique. Ce dernier, avec la monétisation à outrance de la vie et les besoins nouveaux, a influencé les pratiques originelles ».

Réticence des parents ?

Pour le sociologue Sotima Saï Tchamtipo, bien que certaines femmes essayent de se mettre sur le même piédestal que les hommes sur le plan professionnel, en choisissant de faire carrière dans des métiers d’artisanat longtemps considérés comme étant pour les hommes, la tendance n’est pas encore au grand bouleversement à Parakou. Il explique que cette situation part des pesanteurs sociales qui perdurent et tendent à maintenir les filles dans leurs rôles traditionnels.

La coiffeuse Rafatou Boro Yarado se souvient comme si c’était hier, de la réaction sévère de ses parents quand elle a annoncé son désir d’apprendre la coiffure pour homme. Elle raconte en ses termes, « Quand j’ai informé mes parents que je voulais apprendre la coiffure pour homme, ma maman m’a dit de prendre une craie et d’écrire 1.000 F cfa à l’entrée de ma chambre comme une travailleuse de sexe au lieu de leur dire que je veux apprendre ce métier. Mais aujourd’hui, ils sont petit à petit en train changer de discours puisqu’ils se sont rendus compte que contrairement à ce qu’ils pensaient, j’avais vraiment la passion et j’ai travaillé pour réussir ».

Parfaite Adagbè épouse Ahanhanzo Glèlè rapporte que ses parents ont eu une réaction identique. « Quand j’ai annoncé aux parents que je veux apprendre la tôlerie-peinture, ils l’ont au départ mal pris, surtout mon père qui était déjà dans le domaine. Pour lui, je voulais m’amuser car ce métier ne serait pas fait pour moi, disait-il. Je lui ai fait comprendre que c’est ce que je voulais et qu’il allait être mon patron, mais il s’est opposé. Il m’a dit d’aller ailleurs pour apprendre. Il a fallu que je sollicite l’aide de notre frère aîné qui a convoqué une réunion de famille afin de convaincre mon père », témoigne celle pour qui la tôlerie-peinture n’a plus aucun secret.

Vie de couple : entre sacrifice et soutien

Pour vivre intensément leur passion, certaines femmes ont dû faire de lourds sacrifices. C’est le cas de Fousséna Séfandé, frigoriste depuis vingt ans, obligée à faire un choix entre son travail et la vie de famille. « J’ai dû choisir entre mon métier et ma vie de couple. J’étais avec un homme qui n’était pas prêt à accepter mon métier. Pour lui, ce métier n’est pas fait pour une femme, on était constamment en froid. J’étais obligée de partir bien que j’avais déjà un enfant de lui », confie-t-elle. Elle ajoute plus loin, « Depuis lors, je n’ai plus pensé me remettre en couple. Mon métier est devenu mon mari depuis plus de vingt années que je l’exerce ». Lisette K. se désole, elle aussi, d’être fuie par des hommes. « Il y a certains hommes, même des amis qui ont peur de moi. Selon eux, je me comporte comme un garçon. Mais bon, ça ne me dit rien moi », a-t-elle martelé.

Mais de son côté, Parfaite Adagbé épouse Ahanhanzo Glèlè se réjouit plutôt d’avoir rencontré un homme qui la soutient dans ses choix. « Avant de commencer l’apprentissage, j’avais un petit ami et c’est ensemble avec lui on a choisi ce métier que je pratique depuis 1995. On est marié avec des enfants et à chaque fois, il n’hésite pas à exprimer sa fierté de me voir exercer ce métier », partage-t-elle.
Joseph Gado, époux d’une dessinatrice, ne trouve aucun mal à ce qu’une femme exerce un métier dit d’homme. « C’est plutôt courageux qu’une femme pratique un métier d’homme qui nécessite pour la plupart assez de force. Moi ma femme, je l’encourage et je suis fier d’elle », soutient-il. Rafatou Boro estime que tout dépend des bases de la relation. « Dès le départ, tu dois amener ton homme à comprendre que ton métier, c’est ta passion, c’est ce que tu aimes faire et qu’il ne doit en aucun cas être un frein à ton épanouissement. S’il t’aime, il va t’accepter avec ce que tu fais », conseille-t-elle.

Jalousie

Selon ces femmes rencontrées, exercer un métier dit d’homme appelle à beaucoup collaborer avec les hommes qui sont la première cible. Ce qui fait naître une ‘’jalousie déplacée’’ chez leurs épouses. « La difficulté est dans le fait de gagner la confiance des épouses de nos clients. Étant coiffeuse, mes clients sont en majorité des hommes. Comme je fais aussi la coiffure pour femme, ils essayent de convaincre leurs épouses à venir dans mon salon. Mais quand elles arrivent une première fois, elles prétendent voir autre chose qu’une relation professionnelle entre leurs conjoints et moi. Ça fait naître une jalousie et elles font tout pour nuire », déplore Rafatou Boro Yarado.

Des scènes de jalousie par les épouses de clients, Fousséna Séfandé en a vécu aussi. « J’ai connu des cas où des clients m’invitent chez eux à la maison pour réparer un frigo en panne. Quand leurs femmes me voient, elles me considèrent en même temps comme une rivale. Pour elles, j’ai une relation avec leurs maris. Ce n’est pas facile », renchérit-elle.

S’imposer par sa crédibilité

Dans cet univers masculin, gagner la confiance de la clientèle n’est pas chose évidente et aisée. Mais elles arrivent à s’imposer par leur détermination lors de la formation mais aussi leur professionnalisme dans le travail. Des patrons ont d’ailleurs confié être impressionnés par la capacité et la vitesse d’assimilation de leurs apprenties-femmes comparativement aux apprentis-hommes. « Il y a seulement un an qu’elle a commencé la formation mais il faut avouer que je suis satisfait par son travail », témoigne Étienne Nonhouégnon, le patron de Christelle Wannou.

Des clients rencontrés dans un salon de coiffure ont confié être plus satisfaits quand ils se font couper les cheveux par une femme. « Elle se donne corps et âme pour fournir quelque chose de qualité à sa clientèle », soutient Paulin Bossou.
Le sociologue Sotima Saï Tchamtipo fait constater que le rôle de la femme dans la société a évolué. Les femmes sont nombreuses à prouver leur capacité à travailler pour participer au développement au même titre que les hommes. Et le fait que certaines choisissent des métiers longtemps considérés comme ceux des hommes est une preuve de grand courage et de bravoure. Il encourage alors les jeunes filles et femmes à adopter le métier de leur choix sans complexe pour en faire une carrière professionnelle.

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